Synthèses des conférences 2010

La compétitivité des studios européens | La compétitivité des studios européens © G. Piel/CITIA

La compétitivité des studios européens

  1. Intervenants
  2. Modérateur
  3. Le kit de survie de la compétitivité
  4. Low budget ou low quality ?
  5. Une idée : l’association ?
  6. L’exemple irlandais
  7. Fabriquer en France : gageure ou challenge ?

Sommaire

Comment rester concurrentiel face aux pays à très bas coûts de main-d’oeuvre et face aux territoires qui mettent en place des mécanismes toujours plus efficaces d’incitation fiscale ? C’est bien toute la problématique à laquelle sont confrontés les studios d’animation de la "vieille Europe" actuellement.
Selon une récente étude du magazine américain AWN, il y a 5 000 studios d’animation dans le monde, dont 2 754 en Europe. La répartition "technique", forcément discutable – de par la diversification avérée des structures – est la suivante : 2 113 en animation 2D traditionnelle, 2 696 en animation 2D numérique, 3 878 en 3D et 1 109 en animation d’objets (papier découpé, marionnettes, etc.).
Fort de ce rapide état des lieux, Bruno Gaumétou, cofondateur de Neomis Animation, ne peut que conclure par un évident "nous ne sommes pas seuls", au sens où la concurrence est, de fait, internationale et rude. Pour cet ancien de Disney Montreuil, avec ses partenaires, la question que l’on est en droit de se poser est : quelle pouvait être l’ambition d’un tel studio ? "Nous devions répondre aux exigences de la maîtrise des connaissances, de l’innovation, des savoir-faire et répondre aux besoins des clients." Entre 2004, date de la création du studio, et 2010, Neomis a participé à six longs métrages, mais aussi à des cinématiques de jeux vidéo, des publicités, et fait du développement visuel de séries TV, dont La Rubrique à brac, adaptée de la BD de Gotlib. On le voit, cette diversité est autant le fait d’une volonté d’ouvrir de nouveaux horizons que celui d’une obligation de diversifier les ressources pour survivre. Bruno Gaumétou a suivi une réflexion qu’il a ensuite mise en forme pour créer une sorte de kit de survie de la compétitivité.

Intervenants :

Modérateur :

  • René BROCA
    René BROCA

    Coresponsable du contenu éditorial des conférences 2010, consultant

    France

Le kit de survie de la compétitivité

Selon Bruno Gaumétou, six points clés sont à mettre en exergue :

  • une grande variété de services ;
  • une grande variété de techniques ;
  • un réseau d’artistes ;
  • des processus de fabrication rodés ;
  • un noyau d’équipe le plus stable possible ;
  • un réseau de sociétés.

Sur la question de la variété de services disponibles, Bruno Gaumétou souligne "qu’il ne faut pas perdre de vue son coeur de métier. Diversifier, oui, mais en conservant ce qui fait l’atout de son studio." Même chose pour la technique : à trop diversifier dans un domaine où l’innovation est permanente, on risque de se perdre. La notion de réseau artistique est également prégnante ; a contrario, l’offre n’est pas pléthorique. "Il convient donc de savoir garder ses auteurs et artistes tout en ne leur imposant pas des projets sur lesquels ils ne se sentent pas en accord." La question des processus de fabrication est à corréler à celle de la variété des techniques : il faut à la fois remettre à jour son parc mais aussi, surtout, être à l’affût des nouvelles solutions, notamment sur ce qui a trait à l’asset management, avec des solutions type HoBSoft ou Damas.


Si la stabilité de l’équipe est la clé de voûte de l’édifice du studio compétitif, il convient aussi de "stabiliser le plan de charge lorsque l’on est prestataire. Faire uniquement du long métrage n’est pas efficient ; il faut savoir diversifier." Enfin, la notion de relationnel stable et durable est intrinsèquement liée à la durée : cela prend du temps car cela s’appuie sur la confiance interpersonnelle, au-delà de la compétence pure. "Il faut fédérer les ressources, travailler en réseau, sinon européen, du moins national", assène Bruno Gaumétou.


Pour lui, l’un des moyens de demeurer compétitif est aussi de devenir producteur pour être force de proposition. Producteur de projets – ainsi, une série et un long métrage sont actuellement en développement – mais aussi producteur de technologie. À ce titre, Neomis a ouvert un département recherche et développement et propose deux logiciels. Le premier, baptisé Cheveux, a été mis au point par Basile Audoly et Florence Bertails dans le cadre de l’ANR. Fondé sur de nouveaux algorithmes, ce plug-in pour Maya sera présenté au Siggraph en juillet 2010. "L’idée n’est pas de créer un outil pour un usage interne, mais bien pour une commercialisation", explique Bruno Gaumétou. Second outil disponible, Anipev1, soutenu par le Feder, se présente comme un outil de génération automatique d’animation de personnages.

Low budget ou low quality ?

C’est bien inconsciemment le raccourci que l’on fait lorsqu’on parle d’animation à bas coûts. Pour Petter Lindblad, de Copenhagen Bombay Productions, la question ne se pose pas en ces termes. Le studio a vu le jour en 2006, en même temps que sortait son premier long métrage, Princess (doté d’un budget de 1,6 M€), remarqué au festival de Cannes. Le studio travaille actuellement sur une grande diversité de projets avec une grande variété de techniques – en témoignent les deux exemples présentés : Tigers and Tatoos et The Pandas – mais aussi dans une logique cross-média à partir de licences propres et extérieures. "Le cross-média permet de créer des synergies, de baisser les coûts et, dans une dernière étape, de générer des retombées financières."


À la question : pourquoi travaillez-vous dans cette économie de moyens, Petter Lindblad répond qu’ainsi, "le financement se fait plus rapidement. En outre, nous gardons plus la main sur les droits, puisque nous ne faisons pratiquement pas appel à des sources extérieures de financement lorsqu’il s’agit de produire nos propres projets. Le fait de travailler dans notre propre studio, sans déléguer, offre aussi une meilleure interaction entre les équipes, une plus grande réactivité et des prises de décisions plus rapides."


Pour réaliser ces économies d’échelle, Petter Lindblad précise que les équipes du studio commencent par réaliser des tests sous forme de pilotes, "de la même qualité que le seront les longs métrages. Ainsi, nous pouvons arithmétiquement prévoir non seulement la qualité finale mais aussi le budget afférent. Nous créons également des animatiques très précises qui servent de guidelines aux différents départements de fabrication. Enfin, les mots clés sont flexibilité, optimisation de la production, continuité dans les équipes et synergie avancée entre réalisateurs et producteurs." Et lorsqu’on lui parle de collaboration avec d’autres studios, Petter Lindblad évoque des contraintes liées aux fuseaux horaires, aux différences linguistiques, qui sont autant, pour lui, de freins à une optimisation totale.


Lucide, le producteur pointe les limites d’une telle autarcie : "pas assez de temps disponible ni d’argent pour pallier les erreurs inévitables de production, une baisse logique de la créativité puisque tout est calculé". Et de conclure sur ce qui pourrait être un relais, sinon de croissance, du moins de compétitivité : "inclure le département créatif cross-média très en amont des projets".

Une idée : l’association ?

C’est en tout cas ce qu’a mis en place Jean-Louis Rizet avec la ToonAlliance, qui se veut "une réponse au marché, tant en termes de coproduction que de regroupement de forces de travail, et une réponse à l’évolution technologique". Jean-Louis Rizet évoque les différentes formes qu’aurait pu prendre cette alliance – un groupement de sociétés type GIE, un label commercial, un club – avant de définir la ToonAlliance comme un "cluster de sociétés". Il s’agit de prestataires de services, qui n’ont selon lui aucune vocation à devenir producteurs – à la différence de l’approche mise en place par Neomis –, complémentaires, ayant une grande expérience dans leurs domaines, se connaissant depuis longtemps et partageant la même philosophie. Sous cette appellation, on retrouve :

  • Executive Toon Services (ETS), basée à Paris, qui fait de la production exécutive, du suivi de production, de la recherche et développement (R&D), du suivi commercial ;
  • Caribara Animation, répartie entre Paris et Annecy, dont l’activité se partage entre préproduction, animation, compositing, etc. ;
  • Mac Guff, spécialisée dans la 3D, à la fois sur Paris et Los Angeles ;
  • TTK (Angoulême, Montréal), qui a développé une activité de colorisation et de compositing ;
  • Ramsès 2, spécialisée dans la postproduction image et son ainsi que la postsynchronisation.

Cette alliance mutualiste permet aussi de s’appuyer sur un large éventail de soutiens financiers, avec les régions Île-de-France, Poitou-Charentes, Rhône-Alpes, mais aussi les départements (Charente, Haute-Savoie) ou encore le pôle Magelis. À l’international, précise Jean-Louis Rizet, "nous sommes en mesure de postuler à des soutiens financiers au Canada, à Los Angeles, et notre prochaine implantation en Belgique devrait nous faire bénéficier du tax shelter national".


Aujourd’hui, la ToonAlliance représente un chiffre d’affaires de 40 M€, pour 400 salariés répartis sur sept sociétés. "Cela nous assure indépendance financière, complémentarité des savoir-faire, unicité du pipeline de production, partage des frais, capacité à traiter des projets plus importants et notoriété accrue." Et Jean-Louis Rizet de conclure sur l’évocation de la possible création prochaine d’une entité similaire par des producteurs – la compétitivité passe également par là.

L’exemple irlandais

Ross Murray, producteur chez Cartoon Saloon, a, pour sa part, fait une étude comparative sur différents modes de collaboration sur un projet d’animation ; entre sous-traitance et production 100 % sur site, en passant par une association de compétences, le producteur estime que ce dernier point est très pertinent dans la mesure où il permet de fédérer des savoir-faire d’abord techniques dans des domaines complémentaires comme la série TV, le long métrage, le jeu vidéo… Ainsi, tel un cercle vertueux, la diversification engendre la diversification.


Seule mise en garde, "il faut que le pipeline de production soit le plus efficace possible ou, pour résumer, la bonne personne à la bonne place". C’est aussi pour cela qu’il reste dubitatif sur la notion de sous-traitance car, même si elle respecte une continuité de production, un cadre bien strict, "il n’est pas toujours aisé de faire se côtoyer plusieurs studios dans des hiérarchies de fabrication qui, si elles ne sont pas bien décrites, sont souvent sources de désastres". Ross Murray voit donc dans les propositions évoquées, d’une part, par Bruno Gaumétou et dans l’alliance de Jean-Louis Rizet, d’autre part, une alternative crédible, parce qu’équilibrée, à la concurrence actuelle.

Fabriquer en France : gageure ou challenge ?

À l’instar de Ross Murray, Éric Jacquot, président de Blue Spirit Animation, dresse un bilan comparatif entre une production 100 % nationale sur une même "tête" et une filière de sous-traitance à moindre coût. Pour lui, "le choix entre les deux alternatives se doit d’être réfléchi". Points positifs :

  • le contrôle tout au long de la fabrication ;
  • la proximité, souvent synonyme de qualité, parce qu’on parle la même langue, qu’il y a une meilleure réactivité, et aussi parce que l’animation est devenue de la direction d’acteurs et plus de la simple exécution ;
  • la productivité : l’offre de formation en France est excellente ; dans le même temps, les développements éventuels sont réalisés en connexion directe avec le besoin qui l’a générée ;
  • le montage financier : avec un minimum d’intervenants, des aides du CNC, des collectivités locales et, maintenant, du crédit d’impôt international (C2I), la tâche semble plus simple.

Revers de la médaille : les salaires et charges élevés, la pénurie de compétences, des investissements très conséquents (tant en hardware qu’en software), un fort coût de développement (pour demeurer compétitif) et des évolutions technologiques accélérées obligeant les studios à supporter ces coûts, même si le marché n’existe pas. Enfin, et dans un contexte international, il y a également le coût lié à la préservation des droits.


Blue Spirit Animation est un studio "à taille humaine", avec 150 personnes (dont une centaine à Angoulême), qui partage son activité entre production d’animation et prestation. Dans cette optique, Éric Jacquot rejoint le point de vue de Bruno Gaumétou, selon lequel les deux vont de pair pour un meilleur équilibre.


Éric Jacquot avance quelques chiffres. "Sur la période 2004-2009, le budget moyen de la prestation chez Blue Spirit était de 800 K€ avec une marge brute de 44 % ; depuis 2009, le budget moyen oscille entre 1 700 et 3 500 K€ pour une marge brute de 32 % seulement… Dans le même temps, les formats augmentent sans cesse ; on peut ainsi passer de 52 x 7 mn à 78 x 7 mn puis, désormais, à 52 x 13 mn !" Il ajoute deux facteurs aggravants : "Nous avons des charges de structure en très forte augmentation, en particulier sur le développement ; en outre, rien que sur la partie compositing, le passage à la HD nous a fait perdre près de 30 % de compétitivité – perte que nous ne parvenons pas à résorber."


Blue Spirit a donc ouvert un studio de prestation à Bruxelles, SineMatik, "à la demande de producteurs français qui y ont vu le moyen d’obtenir un complément de financement. Force est d’admettre que c’est désormais devenu une sorte de sécurité en animation." Le producteur souligne également que cela représente une ouverture plus large en termes de recrutement, pour des salaires équivalents à ceux pratiqués en France.


S’allier ou s’implanter dans de nouveaux territoires ? Le choix est déjà fait pour la ToonAlliance, ainsi que pour Neomis Animation ; Ross Murray pointe la nécessaire prise en compte des aides territoriales, qui constituent autant un complément de financement qu’un moyen efficace de mutualisation. "Améliorer la productivité et le financement sont donc les deux objectifs à atteindre pour une plus grande compétitivité", conclut René Broca.

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